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 Le voyage du thé

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acacia
Poète
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MessageSujet: Le voyage du thé   Lun 20 Déc - 0:27

Sur les collines ombrées de Chine ou de Ceylan, les vastes plantations de thé dominent la ville, sa cité, ses remparts. Ignorant tout de cette vie trépidante, de cette population abondante, rapide, entreprenante, s'agitant en tous sens, sous leurs pieds, des jeunes filles basanées font la cueillette du thé, cet arbrisseau précieux dont on tire une boisson délicate, agréable et de couleur ambrée.
Elles sont présentes du matin au soir, la tête sous une large capeline à long bord, retenue par un foulard, noué autour de leur cou gracile, pour éviter à la fois l'ardeur du soleil et les caprices du vent. Leurs pieds, serrés dans des sandales de feuilles vertes, tressées et aérées, protègent d'un quelconque faux mouvement, leurs chevilles fragiles. Des vêtements courts emprisonnent leur taille fine, montrant leurs genoux cagneux. Un vaste tablier à poche de kangourou baille sur leur ventre...Leurs mains, habiles, expertes, trient, sélectionnent les feuilles de thé, vert ou brun. Elles n'ont pas le temps de siroter une tasse; les voilà au travail : les plus beaux bourgeons, les feuilles les plus belles, tombent tout droit dans leur ventre béant. Les autres, les moins belles, abîmées par une piqûre d'insecte, une moisissure, une tache, rejoignent dans des paniers d'osier placés entre leurs jambes, celles qui ont un quelconque défaut et ne sont pas bonnes pour l'exportation. Elles serviront à la consommation locale, ou bien les patronnes voudront bien leur en vendre, à petit prix...
Très attentives, elles n'échangent pas un mot entre elles; leurs yeux rivés sur ce trésor qui s'étend à portée de leurs bras, souvent las, mais qui sont mus par une farouche volonté d'en cueillir encore, plus encore. C'est un travail qui ne tolère aucune négligence, qui demande une attention extrême... Les jeunes filles, payées au poids, à la fin d'une rude journée de travail épuisant, sont contrôlées par les chefs de rangée, qui sont sévères et strictes, elles-mêmes, ayant des comptes à rendre à leur hiérarchie....A la suite de ce contrôle, où les contremaîtresses jetteront sans pitié le moindre petit cœur de thé, la moindre petite tige qui aura échappé à la vigilance des ouvrières, viendra l'heure de la paye... Et si elles ne touchent pas leur paye, tout leur salaire, comment feront-elles vivre leur famille ? Comment pourront-elles subvenir à leurs propres besoins, réaliser leurs rêves? Elles voudraient tant faire des études, trouver un emploi en ville, rencontrer des gens avec qui parler, communiquer, échanger des idées, des informations... Se faire des relations; élargir leur horizon, se faire des amis, beaucoup d'amis... Parmi eux, se trouve peut-être le prince charmant, l'amour de leur vie, qu'elles ne risquent pas de découvrir dans le champ de thé ! L'avenir est ailleurs, sur un autre continent. Il est au bout du monde, sur une autre planète, avec d'autres mœurs, une autre civilisation... Le monde est grand !...
Elles voudraient partir au loin... L'unique téléviseur de leur village leur montre parfois l'Occident dans toute sa splendeur. L'opulence, la richesse, les coutumes certes un peu dépravées, avec ses travers, ses excès, mais combien alléchantes pour ces jeunes filles qui n'ont pour horizon que ces vastes champs de thé sous un soleil de plomb, et pour toute ambition que de regagner leur village à la fin de la semaine. Elles couchent à la plantation, sous des tentes frugales, ne disposant que d'un bol de riz pour leur nourriture, d'une douche rudimentaire pour leur toilette ; tous les matins, elles reproduisent les mêmes gestes, sous le même ciel désespérément bleu... En attendant le samedi où un vieux car tout brinqueballant les reconduise chez elles. Là, elles retrouvent les leurs; c'est-à-dire la misère, le silence et les travaux ménagers. Il faut aider la mère, fatiguée, chaque semaine encore plus vieillie d'avoir transporté de l'eau sur son dos courbé, éreinté...et les enfants, pensifs, sans rêves dans leurs beaux yeux en amande, plus une étincelle de joie au coin de leurs lèvres, plus un désir, plus un son ne sort de leur bouche. D'ailleurs, ils ne savent pas que demander, n'ayant pas vécu, la télévision leur est interdite… Ils ne peuvent rien exprimer car les richesses qui s’étalent sur le petit écran ne leur parviennent pas. Les aînées peuvent à peine formuler leurs projets...Mais elles en rêvent, le soir, sur leur couche ... Elles délirent, toutes fiévreuses, excitées, la tête remplie de belles images, le cœur battant la chamade. Ah! Le Cinéma, cet écran géant, elles en rêvent ! Voir une pièce de théâtre, un concert, assister à la Cérémonie des Césars, aux Molière, à une prestigieuse remise de prix, pour voir les compatriotes dont elles entendent peu parler, enfin reconnus, récompensés. Elles ont l'impression de ne plus être anonymes, d'exister enfin... Et puis, rencontrer des gens de la « bonne société »; discuter avec eux, échanger des idées, des informations… Parler de tout et de rien... Voyager! Découvrir la mer, les plaisirs de la plage, prendre des bains, se dorer au soleil des vacances, dénuder un peu ce corps enfermé dans des vêtements mal adaptés, exigus, libérer ces pieds qu'elles ont petits, qu'ils respirent enfin, hors de ces lanières de jute qui les brident, les serrent jusqu'au sang... Et, enfin, détacher leur belle et longue chevelure de jais, retenue sous cette capeline rudimentaire, et les laisser tomber avec grâce et nonchalance sur leurs épaules dénudées...Vivre! respirer à pleins poumons ! Prendre la vie du bon côté, comme font les jeunes filles en France, en Espagne, à Londres ou à Lisbonne... Retourner ensuite dans la capitale, retrouver un emploi en ville... Qu'importe ! Lingères, Balayeuses, Femmes de ménage ou Techniciennes de surface, Hôtesses d'accueil, Standardistes ou Réceptionnistes… A nous, la Vie, l'Europe, le Monde !
Et pourquoi pas un Salon de thé, à Paris, où l'on servirait à toute heure cette délicieuse boisson, ce breuvage magique, avec la grâce de mouvement que l'on nous reconnaît volontiers, une véritable cérémonie!
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