Forum destiné à la publication de poèmes, afin de partager ensemble l'art poétique.
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion
Attention : les textes publiés appartiennent à leurs auteurs, ils sont protégés par le droit d'auteur

Partagez | 
 

 Le dernier professeur...

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Rom
Petit poète
Petit poète


Nombre de messages : 19
Date d'inscription : 06/02/2011

MessageSujet: Le dernier professeur...   Sam 5 Mar - 18:36

Ce jour là le gouvernement pour des raisons budgétaires complexes et nécessitant au moins un spécialiste keynesien et un marxiste patenté avait décidé de garder un seul professeur pour la rentrée des classes. L'annonce avait eu lieu au cours de l'été et à l'exception du corps enseignant chacun s'était réjoui, « bah ce sela toujouls ça d'impôts en moins »s'était exclamé » mâme Groumiche à Gustave son boulanger et les élèves se voyaient déjà en vacances toute l'année  !

Tous les professeurs tempêtèrent rageusement dans les rues du mieux qu'ils purent durant une dizaine de jours mais rien n'y fit « un seul fera bien l'affaire de tous, l'individu c'est l'universel ! » s'époumonait sans relâche le premier ministre dans son assemblée , on finit par lui donner raison et on oublia vite les banderoles.

Ainsi monsieur François Pignon fut désigné, c'était un professeur de gymnastique bientôt à la retraite, il avait fait la risée de tous ses collègues et élèves durant sa longue carrière dans le même établissement et possédait pour seuls rudiments pédagogiques un ballon de foot et un sifflet. Il accepta le poste sans trop réfléchir -on lui avait promis en plus du Salaire minimum 20 tickets restaurants par mois- il prit cela pour une promotion - et le jour de la rentrée des professeurs il fut accueilli en grandes pompes par tous les chefs d'établissement, les inspecteurs d'académie, les ministres, le président lui-même vint le saluer en ses termes « vous êtes l'espoir de la nation ! ». Pour l'occasion le Zénith fut mis à sa disposition et l'évènement retransmis sur les ondes ainsi que sur écran géant aux quatre coins des villes. Les inspecteurs crièrent « des résultats ! Nous voulons des résultats! » et les chefs d'établissements embrayèrent «vive l 'école publique ! Un apprentissage pour tous » tandis que les ministres finirent par vociférer «  vive la réforme! Vive la république ! » Ce fut une joyeuse fête, les gens dans les rues entonnèrent l'hymne républicain et l'on vit Monsieur Pignon sur une gigantesque estrade tenant timidement son ballon, faisant quelque salutations à cette assemblée, tout cet honneur il faut le dire le gênait, une larme perlait à son oeil gauche et il ne put articuler qu'un seul mot du bout des lèvres : «heuh!  mer...ci !»

Le lendemain les élèves se rendirent dans leurs établissements et parlèrent entre eux de leur professeur unique chacun y allant de sa remarque « il est nul! « pouvait-on entendre là, « on va être tranquille ! » murmurait-on ailleurs ou bien certains haussèrent les épaules en guise de résignation. Très vite les élèves se dissipèrent , les cartables furent jetés aux ordures, les insultes fusèrent de toutes part, les petits maternels se mirent à envoyer de la peinture sur les murs de l'école, relayés par leurs aînés des graffitis géants naquirent un peu partout, des slogans « liberté j'écris ton NON ! »ou encore « sous les pavés la page ! , « il est interdit de dire Taire ! » réminiscences d'un lointain passé apparurent dans les cités, les campagnes et ce fut un monumental tohu-bohu, les autorités jusque là bienveillantes à l'égard de monsieur Pignon lui demandèrent d'agir au plus vite sous peine de renvoi.

Monsieur Pignon, dans l'embarras qu'il se trouvait alors d'avoir 18 millions d'élèves répartis sur 12 niveaux trouva opportun de faire un cours global valable pour tout un chacun, on lui octroya dans l'urgence un créneau hebdomadaire sur une chaîne de télévision d'annonceurs publicitaires tous les jeudis entre 18h15 et 18h17 (les chaînes publiques avaient disparu depuis belle lurette et plus personne ne les réclamait ) .
Ainsi chaque semaine il ferait un cours express de deux minutes durant lesquelles il s'évertuerait de remonter le niveau de culture générale de la jeunesse. Il prépara son premier cours dans son deux-pièces, son ballon l'inspira et le lendemain sur la chaîne entre un saucisson à l'ail et une paire de chaussette il prononça timidement «  Leçon N° 1 -le ballon est rond ! Le ballon est ton ami ! il le fit dribbler en riant devant des millions de téléspectateurs en leur chantant « dribbler c'est r'bondir ! il nous faut r'bondir encore et encore même si t'es malade! même dans la panade! n'oublie pas le rebond ! N'oublie pas le rebond tsoin tsoin ! Pour un monde nouveau ! » Il mit alors son ballon sous son tee-shirt et dit « a toi d'jouer ! A toi d 'l' enfanter ce monde là ! Lalalalalalère !Puis il siffla la fin du cours  » On le trouva comique et les jugements s'infléchirent, « ah ça nous change de nos ministres pouvait-on entendre un peu partout! C'est pas si idiot ça le ballon ! Des jeunes ados se promenèrent un ballon dans le tee-shirt disant « c'est pour bientôt c'est pour bientôt ! »

le jeudi suivant il se souvint alors avoir lu un livre dans sa jeunesse- le seul peut-être !- qui lui avait bien plu, il s'agissait de « Croc-blanc » de Jack London, il lut alors un rapide extrait à la télévision -entre une publicité pour une tondeuse électrique et celle d'une brosse à dent- et une foule de spectateurs resta interdite ce jour-là, c'était la première fois qu'on leur lisait une histoire ! Cela eut une répercussion sans précédent car outre le plaisir d'entendre une histoire certains se mirent à rire à gorge déployée quand monsieur Pignon leur imita le loup faisant « HOuuuuuuuuuuuuuuuu! » à plusieurs reprises. Ce fut son premier cours télévisuel de littérature et le lendemain on ne parlait plus que du professeur Pignon! On se mit à parler du livre, on voulait connaître la suite, les librairies furent prises d'assaut . On vit des associations de lecteurs anonymes pousser comme des champignons après la pluie, le théâtre s'invita dans les rues au pied des centres commerciaux et on croisa des ménagères au cabas vide et l'air songeur regarder un loup-garou acrobate , au fond des regards un sentiment nouveau voyait le jour. Des Houuuuuuuuu !circulèrent partout dans la ville et Monsieur Pignon reçut alors des milliers de lettres, dessins d'enfants, témoignages émouvants, il ne comprit pas les raisons d'un tel succès.


Pour son troisième cours télévisuel Monsieur Pignon coincé cette fois-ci entre une ravioli et une belle décapotable fit son cours d'histoire en disant «Je ne sais rien de l'histoire , déguise-toi cette semaine dans le personnage de ton choix et envoi-moi une photo -il s'était lui-même déguisé en Don Quichotte et tenait dans une main un petit moulin à vent! -un balai faisait office de cheval et il partit en disant « au galop! »

Bientôt dans les rues on croisa toutes sortes d'excentricités, on voyait des Jésus la croix sur l'épaule se traîner dans les rues, des Gavroche bras dessus -bras dessous avec une Pompadour tenant un énorme éventail et faisant « oh ! Quelle chaleur » à chaque pas , certains arboraient l'écharpe tricolore, d'autres se baladaient un boulet dans les bras, on pouvait voir aussi des contresens historiques, petits Mozart emperruqués tenant fièrement un sabre à la main ...les coiffes Bigouden, les burkas, les capes et les momies devinrent monnaie courante toute la semaine . Les gens ne se reconnaissant plus dans la rue, on assistait alors à d'étranges conversations du type :
-euh Tarzan pouvez-vous me donner une livre de tomates?
-bien sûr Cléopâtre, un brin de persil avec ?

ou encore

-je vous assure Marie le feu était au vert !
-tenez Napoléon, soufflez dans le ballon !


Bref ce fut une semaine de fantaisies en tous genres, on s'amusa follement et on attendit avec impatience la leçon suivante, on commençait sérieusement à se lasser des publicités, les magasins se vidèrent progressivement . Des rassemblements de milliers de personnes (quelques dizaines selon la police) eurent lieu « Plussss de cours ! Moins de discours ! »

Cette fois-là monsieur Pignon eut droit à cinq minutes d'antenne, il invita pour la circonstance son poisson rouge et tenant fébrilement un papier il le présenta en ses termes «  il s'agit d'un carassin doré -carassius auratus auratus-c'est un poisson d'eau douce domestique commun dans les bassins et les aquariums du monde entier. Il est issu d'un carassin asiatique, des recherches sont en cours afin de déterminer si carassius auratus a évolué pour donner des sous-espèces- »Là Monsieur Pignon s'épongea le front en faisant « Pffff! » puis il termina son cours en disant « mais tu sais je sais peu de choses... décris-moi ton animal ou ta plante favorite ! » Il fit alors la carpe durant une minute , ses lèvres remuaient lentement et tout le monde crut qu'il imita le premier Ministre. Un éclat de rire général s'entendit dans tout le pays et le premier ministre démissionna le soir même. Ce fut son premier cours de biologie, le succès fut donc énorme, des foules se ruèrent chez les libraires pour se documenter et l'animal prit une place considérable dans la société, on empêcha les troupeaux de se rendre dans les abattoirs, chacun présentait avec fierté son perroquet, sa coccinelle, son yucca ou sa pierre volcanique en termes latins à son voisin, on découvrit aussi les joies du végétarismeLe président invita Monsieur Pignon , lui fit part en catimini des mensurations de sa moitié « ma plus belle plante ! », le PDG de Petrolgaz un peu honteux lui présenta en soupirant un ouvrier en salopette « ma bête de somme! » , bref il reçut aussi une quantité phénoménale de courrier, les ministres devant l'ampleur du phénomène devinrent préposés au tri.

Les discours publicitaires devinrent alors progressivement l'ennemi public numéro 1 et les autorités craignant une émeute générale changèrent rapidement les programmes : des philosophes oubliés depuis plusieurs décennies s'invitèrent sur les ondes accompagnés de scientifiques et gens lettrés qui vinrent timidement proposer leurs services

Monsieur Pignon reçut la légion d'honneur qu'il confia à son poisson rouge, celui la prit pour une grosse daphnie et manqua de s'étouffer avec, l'opinion eut peur mais le poisson fut sauvé !

et on entendit quelques jours plus tard mâme Groumiche dire au boulanger « vous savez Gustave ...dans le fond Platon a laison, c'était bien une cavelne c'te vie là ! »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
orcad
Petit poète
Petit poète


Nombre de messages : 3
Date d'inscription : 14/12/2011

MessageSujet: Excellent !   Mer 14 Déc - 15:32

Franchement excellent !!

Il y a une suite ?

orcad
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Le dernier professeur...
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Le dernier inédit de Fantômette : à la main verte
» Rocky Balboa : Une légende s'écrit jusqu'au dernier round.
» Le dernier des Mohicans (James Fenimore Cooper)
» [Belles montres] Pita ou les fiches bricolages du professeur Choron.
» Le Dernier des Mohicans : Topic Officiel

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Poésie en ligne :: Histoires-
Sauter vers: