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 Pensées oubliées

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Laure Egine
Petit poète
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Nombre de messages : 2
Date d'inscription : 07/05/2007

MessageSujet: Pensées oubliées   Lun 7 Mai - 21:54

Variation en quatre mouvements


Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle demande à être développée.




Avertissement

Cet ouvrage est une œuvre anonyme, signée d’un nom factice comme tout nom d’auteur véritable. Que personne ne s’en arroge la propriété, tant sont répugnantes les confessions gluantes d’ersatz d’écrivains télévisés de notre fade époque. L’esprit où a germé ces pensées oubliées n’est celui de personne. Il est celui de tout ceux qui, par nécessité, gloire ou plaisir pervers, ont remarqué dans un demi sourire ou un clignement de paupières que ce qu’on nous apprend à aimer depuis l’Aube des temps n’est que bourbe infâme ou répugnante utilité. Elles sont celles des animaux grégaires qui s’éclipsent doucement du troupeau, non en plein jour pour aller pavaner aux yeux de tous à quelques centimètres, mais qui de nuit, sans que personne ne le sache, s’élèvent à une hauteur infinie et font scintiller en cachette le rayon de leurs yeux remplis de larmes sur les humains malades. Elles sont la voix de tous et de personne. Elles sont toute la poésie occidentale qui reste encore avant d’agoniser dans un spasme ultime.



Prologue

Il est par les dédales de mes pensées confuses des chemins qui mènent plus sûrement à vous ; tous les professeurs ne sont-ils pas des John Egine ? Me rappelant le jour où je fus tant surprise du frôlement si réel de vos doigts sur ma peau, moi qui vous croyais un de ces êtres qui ne doivent leur existence qu’aux rayons de mes yeux sur le monde, j’ai souvent rencontré des êtres qui, pour avoir un sourire un peu semblable au vôtre m’ont semblé pouvoir être une partie de moi. Nous sommes dans ce monde en l’an 2002 d’une ère grégorienne, j’efface lâchement de mes pensées le nom d’Anne au souvenir de mon serment trahi ; je jure quoiqu’il advienne de n’oublier jamais les théories que vous m’avez apprises, je vous tiens pour mon maître et espère n’aimer toujours que des êtres qui sont à vous semblables.

Premier mouvement

C’était par une nuit, et le vent faisait voler mon ample manteau noir. J’avançais à pas mesurés dans une rue pavée, contrôlant la cadence régulière de mes pas sur l’asphalte, les mains agrippées à la doublure déchirée. Une voix résonna du monde extérieur, une voix masculine au timbre étouffé qui disait quelque chose ressemblant à mon nom. Ma concentration faiblit et ma marche dévia. Je détachai les yeux de ma trajectoire, scrutant alentour sous mes paupières mi-closes. Je connaissais le type, je ne savais plus d’où : genre de rampant social dont je me méfiais. C’est en m’avançant prudemment que je remarquai, fondu dans l’ombre, l’être qui se tenait près de lui. Il portait le même manteau que moi et son nom m’échappa quand on nous présenta. Un salut social s’échappa de mes lèvres, mes pupilles étaient braquées sur les siennes qu’il couvrit prudemment de ses paupières. C’est lui que je suivis dans le bistrot bondé où on nous invita. J’étais assise en face de lui, les épaules en arrière et les jambes croisées, si serrées l’une contre l’autre que mes muscles s’engourdissaient, suspendue à son demi-sourire hypnotique, incapable de saisir le sens du discours fluide qui suintait des tréfonds de sa maigre silhouette au sternum contracté. Le niveau du vin âcre devant moi oscillait sous le choc régulier de mes ongles bordeaux, faisant vibrer l’étrange reflet sur la table. Sa jambe gauche tremblait. Mes yeux brûlaient de chercher trop ardemment son regard vide. Nos doigts s’effleurèrent quant à sa demande je lui offrit une clope, je fus surprise par le contact matériel de sa peau, et ma main se retira d’elle-même dans un geste trop brusque pour paraître naturel. Je balbutiai un « au revoir » inaudible, et chancelante je me sauvai, me frayant un passage vers le froid rassurant de la ville humide à travers le ramassis opaque d’humains malades entassés dans le bar. A grandes enjambées au milieu des façades je tentai d’effacer le visage osseux de ma réalité.


Toi plus moi moins moi fois toi sur toi au carré qui m’observe en silence.

L’amour, l’agrégation et l’existence ne sont que de vastes supercheries, c’est entendu. Les humains malades de notre ère d’analystes confessés laïcs en manque de transcendance, sont répugnants. Comme moi et même davantage, ils se sont retranchés dans une fade apathie. Que meurent leurs enfants, files insipides de teufeurs maladifs. Que soit engloutie leur génération et celles qui pourraient suivre. La politique est une supercherie, parce qu’elle doit proposer des idéaux communs, donc répugnants. La communauté est une chose répugnante. La démocratie est un concept odieux, son application est visqueuse. Je relis Tocqueville. Son style est fort joli. Aujourd’hui, le ton est à l’aplatissement, c’est étrange. Quant aux idéaux, ils se font normatifs, c’en est insupportable.
J’appelle encore le démon qui fut celui de mes rêves lorsque certains soirs le vin a le goût âpre de celui que j’ai avec lui partagé, un soir où la lune donnait à ma peau des éclats de candeur psychédélique. J’appelle le démon qui fut celui de mes rêves lorsque mes modèles s’évanouissent dans les vapeurs du doute, lorsque mes références s’évaporent dans la brume d’un manque indéfini. J’appelle le démon qui fut celui de mes rêves pour savoir qui je suis, accuser la distance analogique qui sépare chacun de mes appels à l’aide. Je suis la plus laide des femmes.

L’année 2006 s’annonce comme un retour au même, et la vanité de cette fade existence tend à me peser lourdement. Nous passâmes avec C la symbolique saint Sylvestre de cette année maudite chez une foule d’êtres humains visqueux de joie factice. J’observe comme je suis laide et vulgaire sur les photos. J’embrasse C sur une première photo, et je ne semble pas me rendre compte du ridicule qui s’attache à cette situation burlesque ; comme un fait du Hasard, ma robe noire est mal mise et quelque chose dépasse. Je suis à l’extrême bord, avec l’air avachi des apathiques de notre temps. Et sur d’autres photos j’embrasse encore C. Que la honte me dévore.

Rien n’existe, parce que vous êtes mort.

Le RER A étire sa ligne rouge dans les recoins perdus d’une banlieue sordide ; et le bruit languissant du wagon sur les rails bercera cette année mes rêves dérisoires, moi perdue dans un temps matériel. Les enfants des banlieues sont des racailles ou bien des arrivistes ; le rêve est banni de leurs esprits perdus, une fade ambition les dévore, motivée par la crainte de lendemains précaires. Je regarde ébahie le monde étriqué de mes fades élèves, et ma vie qui s’enfuit, se perd en insolubles conjectures.

Je suis la plus laide des femmes, et je voudrais que ma laideur pétrifie les humains, aient pour eux les réminiscences de leurs pires cauchemars ; je voudrais que jamais C ne m’oublie, hanté par la monstruosité sordide de ma difformité, et qu’il meure étouffé de remords. Je voudrais tuer sur mon passage tous les êtres alentours, ou leur donner éternellement le regret d’être nés. Je veux ne faire que des choses sales, méchantes et gratuites. Je veux donner encore beaucoup de rendez vous où je ne me rends pas, submergée de désinvolture devant la réalité dérisoire que je vais rencontrer. Je veux mourir d’amour pour une image de moi reflétée dans les yeux d’un démon. Je veux mourir de haine pour tout ce que je suis, agoniser d’amour pour ce que je veux être. Je suis ce dieu qui meurt si on ne l’aime pas.

Vous n’avez pas compris ce que j’ai voulu dire. Vous n’avez pas senti tout l’égal surgissement d’une torpeur sans nom, frappée au rythme de mes pas dans le couloir trop propre d’un lycée de banlieue. Vous n’avez pas compris à quel point je désespère de pouvoir vous changer contre des êtres informes. Vous n’avez pas compris que c’est vous et vous seul qui réapparaissiez chaque fois différent sous des traits toujours insupportablement plus approximatifs. Vous n’avez pas compris que je ne peux plus choisir, il me faut toute la force de mes phantasmes pour vous pouvoir voir, encore, de loin, dans la silhouette d’un autre. Vous n’avez pas compris ce que j’ai voulu dire. Vous ne comprendrez pas ce que je dis ensuite, encore, pour pouvoir parler une dernière fois. Encore.

Développé sur huit temps, ma jambe se tend mes muscles me font mal, exquisément mal, je me rappelle avoir été cette droite tendue vers l’infini.

Le métier de professeur est le plus laid du monde, et les temps actuels le rendent plus laid encore ; j’ écrirai un livre qui dénoncera l’avachissement de notre monde. J’ai essayé de dire à mes élèves la beauté de l’inutile. Ils ne m’ont pas comprise.

La vie forme une boucle semblable aux sinuosités des cheveux blonds de Cédric.

Ma tristesse croit sur le rythme languissant d’un air de Schubert. Mes pensées se perdent et ma vie est déchue ; je stagne dans une torpeur moite, ma haine des humains me semble insurmontable et je me sens disparaître un peu plus à mesure que mes démons s’éloignent, me laissant seule et sans rêve, exilée dans la matière la plus crasse qui soit. Que je revienne au même une seule fois encore et j’en mourrai sans doute ; ces histoires me lassent, les théories s’effacent de mon esprit je n’aspire plus à rien. Les affres du sommeil ne soignent plus la fatigue qui m’accable, ne reposent plus mon corps sali par le désir, je n’ose plus rêver de peur de mal le faire, je meurs de soif auprès de la fontaine. Je n’ose pas vivre de peur de le faire lâchement.

Je meurs de C auprès de C.

De mémoire en mémoire j’ai rencontré Marius. Mémoire de Marius écrit dans un instant de détresse, mémoire de Marius, moments manqués, demi-sourires et pacte démoniaque sur la place des Vosges.

Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière.
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